La Macronie est fissurée. Le rêve est passé.

Vu d’Allemagne

Emmanuel Macron n’incarne plus la confiance pour laquelle il a été élu

3 MINSÜDDEUTSCHE ZEITUNG (MUNICH) in Courrier International

Une riposte musclée aux attaques terroristes, un discours ferme sur l’islamisme, une loi mettant en danger la liberté de la presse : les dernières semaines montrent un président qui échoue de plus en plus de transmettre ce pourquoi les Français lui ont donné leur voix en 2017 : la confiance.

Avant de tuer, les terroristes ont commencé par étudier la vie. Ils ont cherché les rues où l’on riait, dansait et se réjouissait en toute confiance. Le 13 novembre 2015, c’est précisément cette joie qu’ils ont visée avec leurs fusils d’assaut.

Les assassins ont fait preuve d’une cruauté et d’une brutalité abominables. C’était délibéré : ils voulaient que la société française réagisse de façon extrême à ce qui était extrême. Par une haine totale, qui fait plus de différence.

Cinq ans plus tard, ils ont échoué. Le 13 novembre à Paris n’est pas devenu que le symbole de la menace islamiste, mais aussi de la capacité de résistance de la capitale. Un jour à peine après le drame, les gens étaient de nouveau assis aux terrasses des cafés. Par défi, mais aussi par désespoir, et parce qu’ils savaient qu’en plus de la souffrance et de la peur, il était hors de question qu’ils subissent la solitude.

L’opinion publique française a été inébranlable face à la terreur, comme l’a d’ailleurs montré la présidentielle de 2017. Le vainqueur a été celui dont la campagne avait misé sur l’optimisme et la réconciliation : Emmanuel Macron. Certes, il n’a aussi pu l’emporter que parce qu’un vide s’était creusé dans le paysage politique.

Le sang-froid, une force de la France

Il n’en est pas moins remarquable que la France, au beau milieu d’une succession d’attentats terroristes, ait voté en faveur d’un président qui s’était refusé aux rodomontades nationalistes pendant la campagne. Trois jours encore avant le second tour, un islamiste tuait un policier sur les Champs-Élysées. La chef de file de l’extrême droite a bien obtenu un résultat inquiétant, mais jamais il n’a été sérieusement envisagé qu’elle puisse gagner.

En cette quatrième année de la présidence Macron, une chose décisive risque pourtant de disparaître : ce sang-froid qui est une des forces du pays. Le gouvernement français aréagi durement aux derniers attentats en date et a interdit entre autres les associations islamistes qui ne reconnaissent pas l’État de droit. Ce qui est légitime, et cela protège aussi les musulmans qui sont victimes d’intimidation de la part des radicaux dans leurs communautés. Mais dans le combat contre ceux que les autorités désignent comme “l’ennemi de l’intérieur”, Macron et ses ministres déploient des calibres de plus en plus lourds.

Une nouvelle loi doit interdire de diffuser les images de policiers afin de protéger des attaques les membres des forces de l’ordre [suite aux protestations, l’article 24 de la loi dite de “sécurité globale” sera entièrement réécrit ont annoncé les chefs du groupe de la majorité à l’Assemblée nationale lundi 30 novembre]. Dans le même temps, des vidéos qui remontent à quelques semaines montrent comment des policiers s’en sont pris, à coups de matraque et de gaz lacrymogène, à des jeunes de 17 ans devant leur lycée parisien. Ce qui démontre à quel point il est important de rassembler les preuves d’un usage abusif de la force de la part des fonctionnaires de police.

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Une autodéfense agressive

Dans l’éternel débat sur le port du voile, le gouvernement Macron a également montré qu’il n’était pas un partenaire fiable des modérés. À en croire le ministre de l’Éducation, les mères musulmanes ne seraient autorisées à accompagner les sorties scolaires que si elles renonçaient au voile. Macron en profite pour jouer le rôle de l’arbitre qui tranche, tandis que les ministres qu’il a nommés adoptent un ton plus dur. Le ministre de l’Intérieur a par exemple entrepris de réprimander directement les activistes de gauche sur Twitter.

La direction de l’État a presque donné l’impression d’être fragilisée quand Macron, au début du mois de novembre, s’est adressé à la rédaction du Financial Times dans une lettre ouverte parce qu’il s’était senti attaqué par une tribune du journal britannique. Il a affirmé qu’il ne se battait pas contre l’islam, mais contre l’islamisme. Ce qui est effectivement le cas, mais le Financial Times l’avait déjà signalé, et ce sans intervention du président.

On a de plus en plus l’impression que ce qui fait défaut à Macron, c’est précisément ce qu’il attend de la part de ses concitoyens, à savoir la confiance. Comme si seules des lois rigoureuses et une surveillance de tous les instants allaient favoriser la coexistence pacifique. Le discours qui met en avant les valeurs de la République sonne chaque jour un peu plus comme de l’autodéfense agressive.

La France connaît cette rhétorique depuis l’époque de Nicolas Sarkozy. Macron s’est présenté avec une autre promesse, un autre style. Mais dans sa volonté de satisfaire le centre politique dans son ensemble, il a brouillé la promesse en question. Non seulement par son discours, mais aussi par ses actes et ses décisions personnelles. Depuis, il a confié les postes de Premier ministre et de ministre de l’Intérieur à des fidèles de Sarkozy. Or, il y a trois ans, la France avait voté en faveur de la confiance, et non de la ligne dure.

Nadia Pantel
cet article a été publié dans sa version originale le 13/11/2020.

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